
Les élu·e·s écologistes du Département de la Gironde versent la présente contribution au registre de l’enquête publique relative au projet d’usine à saumons Pure Salmon sur la commune du Verdon-sur-Mer. Cette contribution s’inscrit en complémentarité avec les contributions des parlementaires Benoit Biteau, Nicolas Thierry, Monique de Marco et Marie Toussaint, ainsi que de celle du groupe écologiste, solidaire & citoyen de la Région Nouvelle-Aquitaine.
Le groupe des élu.e.s écologistes du Département de la Gironde suit ce dossier depuis son origine, notamment par l’intermédiaire de Mme Martine Couturier, conseillère départementale, membre du Bureau de la Commission locale de l’eau (CLE) du SAGE Nappes profondes de Gironde. À ce titre, il a participé à l’ensemble des avis rendus sur ce projet.
Malgré les compléments successifs apportés au dossier, les réserves de fond exprimées par la CLE et par plusieurs organismes associés demeurent insuffisamment levées. Il reste de graves préoccupations environnementales, sanitaires, climatiques, économiques et démocratiques. Nous tenons à insister sur l’absence du rapport d’expertise du BRGM du 5 février 2025 dans les documents mis à disposition du public pour l’enquête publique, rapport capital sur les impacts du projet sur les nappes profondes. C’est au public d’identifier ce rapport comme indispensable parce qu’il apporte une expertise indépendante sur les incidences du projet, et d’aller chercher ce rapport dont l’accessibilité en ligne s’est subitement améliorée depuis peu.
Notre groupe de huit élu.e.s écologistes formés de Laure Curvale, Romain Dostes, Martine Couturier, Bruno Beziade, Eve Demange, Agnès Destriau, Christine Quélier, Agnès Séjournet exprime donc un avis fortement défavorable au projet.
1. Eau – Ressource, prélèvements et rejets
1.1. Prélèvements dans les nappes souterraines
Le projet prévoit des prélèvements d’eau dans les nappes du Plio-Quaternaire à hauteur de 270 m³/h,. Ces nappes sont identifiées par le SAGE Nappes profondes de Gironde comme particulièrement sensibles, en raison du risque de salinisation, de leurs connexions hydrauliques avec la nappe profonde de l’Éocène, et de leur rôle stratégique pour l’alimentation en eau potable du Médoc et d’une large partie de la Gironde.
C’est au regard de ces enjeux que, depuis 2022, la Commission locale de l’eau (CLE) du SAGE Nappes profondes de Gironde a rendu plusieurs avis de non-compatibilité, de non-complétude ou défavorables sur le projet. Entre début 2022 et mars 2025, il y a eu pas moins de 7 avis de la CLE, jusqu’à l’avis de non compatibilité du 17 mars 2025. Ces avis ont de manière constante souligné l’insuffisance des essais de pompage réalisés, le décalage entre les débits testés et les débits réellement projetés, ainsi que l’absence de démonstration robuste de l’absence d’impact sur la nappe profonde de l’Éocène.
Après avoir rendu un avis défavorable le 20 novembre 2023, la CLE a émis, lors de sa réunion du 13 mai 2024, un avis de compatibilité avec le SAGE strictement assorti de réserves, et conditionné à la réalisation et aux conclusions d’une contre-expertise indépendante par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM). Toutefois, à l’issue de l’examen des nouveaux éléments transmis, la CLE a de nouveau rendu un avis de non-compatibilité avec le Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux Nappes Profondes lors de sa réunion du 17 mars 2025.
Par ailleurs, dans son avis du 7 octobre, la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) a relevé de nombreuses insuffisances de l’étude d’impact produite par le porteur de projet, en soulignant que les résultats de l’expertise du BRGM étaient « déterminants pour mesurer les incidences potentielles du projet sur la ressource en eau ».
Les modélisations produites par le pétitionnaire sont intervenues tardivement et ont donné lieu à des réserves explicites du BRGM. Les éléments portés à la connaissance de la CLE font apparaître que l’impact des prélèvements sur la nappe profonde ne peut être exclu et pourrait atteindre plusieurs dizaines de centimètres. Le BRGM a dû formuler à deux reprises des recommandations à la société Pure Salmon afin d’obtenir des éléments techniquement fiables permettant d’étayer l’affirmation de la préservation des nappes profondes, révélant un projet demeurant insuffisamment maîtrisé sur le plan hydrogéologique.
Ces approximations répétées font peser un risque sérieux sur l’équilibre de la ressource en eau à l’échelle régionale. Il est d’autant plus dommageable que le rapport final du BRGM du 5 février 2025 ne soit pas porté à la connaissance du public dans le cadre de l’enquête publique, pas plus que la réponse fournie par le porteur de projet, par le biais d’ANTEA (version D du rapport), mentionnée dans les documents de l’enquête mais inaccessible.
Dans un contexte de changement climatique, de sécheresses récurrentes et de tensions croissantes sur l’eau potable, de tels prélèvements apparaissent incompatibles avec une gestion équilibrée et durable de la ressource. Ils sont également susceptibles de remettre en cause des années de politiques publiques coûteuses engagées pour préserver la qualité et la sécurité de cette ressource vitale. Nous ne pouvons passer outre les avis de tous les experts qui se sont prononcés sur ce dossier.
1.2. Rejets dans l’estuaire de la Gironde
Le projet implique le rejet d’environ 877 000 m³ d’effluents par an dans un Parc naturel marin, estuaire de la Gironde, des sites Natura 2000, un « Parc naturel régional ». Ces rejets contiennent notamment de l’azote, du phosphore et des matières organiques.
Même lorsque les concentrations respectent les seuils réglementaires, les flux annuels continus, cumulés et pérennes représentent une charge polluante significative, alors que les masses d’eau concernées n’atteignent pas le bon état écologique au sens de la Directive-cadre sur l’eau. Les effets à moyen et long terme de ces rejets sur le milieu estuarien ne sont pas démontrés de manière suffisamment robuste.
Les impacts des rejets sont largement minimisés par le pétitionnaire et ses approximations ne peuvent qu’être inquiétantes.
2. Biodiversité – Milieux naturels et espèces protégées
Les rejets et les infrastructures associées au projet concernent un secteur cumulant de nombreux statuts de protection, notamment le Parc naturel marin de l’Estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis, des sites Natura 2000 et le Parc naturel régional du Médoc.
Ce secteur constitue un habitat ou une zone de transit pour plusieurs espèces patrimoniales et protégées, dont la lamproie, la grande alose, l’esturgeon d’Europe et l’anguille.
Les avis rendus par les organismes associés ont souligné :
- L’insuffisance de l’évaluation des impacts sur les habitats benthiques,
- Le manque de données sur les effets chroniques des rejets,
- L’absence de garanties suffisantes sur la préservation des fonctionnalités écologiques de l’estuaire.
Les mesures proposées reposent essentiellement sur des suivis postérieurs à la mise en service, ce qui ne permet pas de prévenir de manière certaine les atteintes à ces milieux remarquables.
3. Santé – Environnement, usages et condition animale
3.1. Santé environnementale et usages
Les rejets sont prévus à proximité de zones de pêche professionnelle et de loisir, ainsi que de secteurs fréquentés pour des usages récréatifs. Les risques liés à l’accumulation de nutriments, à la dégradation de la qualité de l’eau et aux perturbations des chaînes trophiques ne sont pas écartés de manière suffisamment étayée.
Les conséquences indirectes sur les usages existants (pêche, conchyliculture, loisirs) demeurent insuffisamment évaluées.
3.2. Condition animale
Le projet prévoit des densités d’élevage élevées, pouvant atteindre environ 80 kg de poissons par mètre cube, soit jusqu’à 500 saumons par bassin.
Ces densités sont susceptibles d’engendrer du stress, des troubles sanitaires et une dégradation du bien-être animal pour une espèce naturellement migratrice et sensible. Le modèle repose sur une artificialisation complète du cycle de vie et prévoit, en cas de problème sanitaire, l’abattage des “lots”.
Même en l’absence annoncée d’antibiotiques, ce mode d’élevage industriel soulève de sérieuses interrogations au regard des exigences actuelles en matière de bien-être animal, et ce, d’autant plus les accidents qui se sont déjà produits ailleurs dans le monde.
4. Économie – Modèle de développement et impacts territoriaux
Le projet est porté par des acteurs financiers internationaux, avec des centres de décision et des intérêts économiques éloignés du territoire. Les retombées économiques locales annoncées apparaissent limitées au regard des risques environnementaux encourus, des impacts potentiels sur les activités existantes (pêche, tourisme, agriculture, projets ostréicoles) et de l’atteinte possible à l’image du territoire du Nord Médoc. Les potentielles créations d’emplois engendrées par ce projet pourraient en détruire d’autres, qui eux, sont locaux et font l’identité du territoire.
Par ailleurs, l’alimentation des saumons repose majoritairement sur des farines et huiles de poissons issues de la pêche industrielle, notamment de sardinelles en Afrique de l’Ouest. Cette pratique contribue à la pression sur des ressources halieutiques essentielles à l’alimentation des populations locales de ces pays, soulevant des enjeux de souveraineté alimentaire et de justice environnementale. Il n’est pas entendable de parler de “souveraineté alimentaire de la France” s’agissant du saumon, quand sa production met en danger la capacité à se nourrir de certaines populations en Afrique de l’Ouest.
Par ailleurs, les œufs de saumon seront importés de pays scandinaves, affaiblissant de ce fait, la prétendue souveraineté alimentaire en saumon prônée par les pétitionnaires.
Conclusion
Au regard des impacts identifiés sur l’eau, la biodiversité, la santé et l’économie locale, et compte tenu des avis répétés et argumentés des instances consultées, les élu·e·s écologistes du Département de la Gironde estiment que le projet Pure Salmon ne présente pas les garanties suffisantes pour être autorisé.
Ils demandent en conséquence l’abandon de ce projet. À défaut, ils estiment indispensable que l’autorité administrative sollicite un avis conforme du Conseil de gestion du Parc naturel marin de l’Estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis afin de garantir une appréciation globale et cohérente de ses impacts.
Laure Curvale, Vice-Présidente à la Transition écologique et au Patrimoine, Co-Présidente du groupe Ecologie et Solidarités
Romain Dostes, vice-Président à la Politique des aînés et au lien intergénérationnel, Co-Président du groupe Ecologie et Solidarités
Martine Couturier, Membre du Bureau de la CLE du SAGE Nappes Profondes
Agnès Séjournet, Présidente de la Commission Protection de l’environnement et gestion des risques
Eve Demange, déléguée aux circuits-courts et aux fermes Gironde Alimen’terre
Agnès Destriau, membre du CODERST, Conseillère départementale du canton de Pessac 2
Christine Quélier, Conseillère Départementale du canton de Talence
Bruno Béziade, Conseiller Départemental du canton de Talence


